LA FEMME DE ROLAND par PIERRE ELZÉAR

LA FEMME DE ROLAND par PIERRE ELZÉAR

Titre de livre: LA FEMME DE ROLAND

Auteur: PIERRE ELZÉAR

Broché: 75 pages

Date de sortie: November 30, 2015

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PIERRE ELZÉAR avec LA FEMME DE ROLAND

Par le vitrage du haut atelier, un clair rayon déjà tiède du soleil d’avril caressait un corps de femme demi-nue, couchée sur une peau de tigre, les bras repliés derrière la tête, les mains perdues dans l’or fauve des cheveux.
C’était un parti pris chez Jacques Roland de ne peindre qu’avec le soleil éclairant crûment ses modèles. Aussi s’était-il fait bâtir, vers les sommets du quartier de l’Europe, un atelier franchement exposé au sud-ouest, donnant sur un grand jardin, où la lumière pénétrait librement à partir de dix heures du matin.
Le modèle tournait le dos à la clarté. La chevelure projetait sur le front une ombre chaude, qui faisait ressortir les grands yeux, vert d’océan, noyés dans un rêve alangui, tandis que les lèvres écarlates s’entr’ouvraient avec une volupté souriante. Le buste, émergeant d’une draperie fauve, qui rappelait le ton des cheveux, arborait une poitrine ferme et provocante, où la pureté de lignes de la statuaire antique semblait relevée de je ne sais quelle capricieuse et moderne ironie.
Jacques Roland, penché depuis deux heures sur son chevalet, fit deux pas en arrière et déposa sa palette sur un bahut de chêne sculpté, satisfait de son œuvre déjà avancée. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur son modèle, immobile dans sa pose extatique et lassée.
Suzanne était étrangement belle ainsi.
Jacques s’approcha d’elle doucement, sans qu’elle s’en aperçût, et l’embrassa sur les yeux.
Suzanne parut s’éveiller en sursaut d’un songe lointain :
— Que vous êtes enfant ! dit-elle, jetant un regard cruel sur les tempes grisonnantes de l’artiste.
Tel était l’aspect que présentait ce jour-là le ménage de Jacques Roland.
— Suzanne, dit le peintre d’une voix caressante, où semblaient réunies la tendresse d’un amant et celle d’un père, tu n’es pas fatiguée ?
— Non, répondit-elle, accoudée sur son bras nu. Je suis bien ainsi. Je songe. Es-tu content ?
— Oui. Il y a un peu de toi sur ma toile. Ce sera peut-être ma meilleure œuvre. Veux-tu voir ?
— Plus tard, dit-elle. Quand ce sera fini.
— Ah ! dit Jacques, quand c’est toi que je fais, je suis toujours sûr de réussir. Je sais bien que mes amis me font souvent des reproches : « Tu fais toujours la même femme, » me disent-ils. D’abord ce n’est pas vrai ; toi, tu es cent femmes en une seule. Et puis, si je ne sais plus faire que celle-là ? Tu sais que j’ai tenté plusieurs fois de prendre des modèles. J’avais peur de t’ennuyer. Mais je ne faisais rien qui vaille. C’est toi, toujours toi que je voyais. Il faut en prendre ton parti, chère femme… l’artiste comme l’homme t’appartient tout entier.
Suzanne ne répondit pas. Elle écoutait à peine.
— Songe, continua Jacques Roland, qu’avant de te connaître il me fallait quelquefois dix modèles pour une seule toile. J’essayais de formerpéniblement, pièce à pièce, le corps que j’avais rêvé. Tandis qu’avec toi… maSuzanne au bain a été mon premier bon tableau. Et le public, si absurde qu’il soit, s’en est bien aperçu.
— N’a-t-on pas reproché à ta Suzanne de manquer de naïveté ? dit-elle avec un petit rire.
— Bah ! reprit Jacques, selon ton caprice, tu ressembles à une Vierge ou à une bacchante. C’est ce qui fait l’étrange pouvoir de ta beauté.
— Je reprends la pose, dit Suzanne, laissant retomber sa tête en arrière.
Jacques retourna à son chevalet. Du bout de ses pinceaux, il effleurait sur la toile l’arc souriant des lèvres, et la courbure pleine et suave du menton avec une tendresse délicate, comme s’il eût caressé le modèle lui-même.
— Vois-tu, continuait-il tout en travaillant, dans nos modèles d’atelier, il y a quelque chose de terrible, la tête… Elle est presque toujours insignifiante et vulgaire, bête comme la femme… Toi, ma Suzanne, tu as dans les yeux, autour de tes tempes, jusque dans les boucles de tes cheveux, ce rayon d’intelligence, cette extase fière, ce je ne sais quoi que j’avais toujours cherché… Et puis… Et puis, je t’aime… Voilà. Tourne-toi un peu plus de mon côté.
— Comme cela ? fit Suzanne.
— Oui. Avan